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Maria Clara Bingemer

Du Dieu personnel trinitaire à l`être humain relationnel
Maria Clara Bingemer

Du Dieu personnel trinitaire à l`être humain relationnel
Maria Clara BINGEMER 342

La nouvelle vitalité dont bénéficie la théologie trinitaire depuis les années 1950 doit sans
doute beaucoup à l’impulsion décisive de K. Rahner qui fait le lien entre la Trinité et
l’économie du Salut, entre théologie et anthropologie, entre Dieu et l´être humain. Le style
rahnerienne qui fait une définitive et constitutive liaison entre le Dieu qui se révèle dans
l`histoire de l`humanité et le Dieu caché et mystérieux dont l`identité échappe à l`homme est
devenu l’une des préoccupations majeures pour l’élaboration d’un discours trinitaire en
théologie aujourd´hui.
Rahner a posé cette brûlante question sous la forme d’un axiome méthodologique qui apporte
une certaine identité entre la « Trinité immanente » et la « Trinité de l’économie du
Salut. » Naturellement, il ne s’agit pas ici de deux réalités différentes, mais de l’unique mystère
de la Trinité, considérée à la fois en elle-même (comme transcendante et éternelle) et dans son
engagement salvifique en notre histoire343.
Les personnes divines qui se manifestent et se laissent expérimenter dans l`économie (oikosnomos)
constituent le vrai, le seul, l`unique Dieu, mystère de relation et de communion
parfaite d` amour. Mais parce que révèle dans l` histoire, ce mystère, néanmoins, se révèle
seulement en un mouvement de descente, de kénose, d´un Dieu qui se vide de ses prérogatives
et prend la forme du serviteur obéissant jusqu´à la mort sur une Croix. Tout itinéraire de l`être
humain vers la vie en plénitude suit le mouvement de l`itinéraire de ce Dieu Père, Fils et Esprit
qui vient amoureusement a la rencontre de sa créature en descendant de son infinie
transcendance pour assumer la dernière place de la contingence et la finitude humaine.
Dans ce texte, nous partons de l´hypothèse que l`itinéraire spirituel de Simone Weil, étant de
nature éminemment relationnel, préfigure ce que, vingt ans âpres, le grand théologien de
Friboug apportera á toute la théologie trinitaire et à l` anthropologie théologique. C´est à dire,
la philosophe qu´est SW progresse dans sa connaissance de Dieu non seulement par moyen de
sa brillante intelligence et sa puissante raison, mas à travers une expérience vitale. Cette
expérience de relation avec les autres, avec Dieu, avec le Christ en personne va être réfléchie
par elle et être présente dans la connaissance profonde et mystique qu´elle fera de ce Dieu qui
vient vers elle, l´attire, l´illumine, et lui montre son identité personnelle.
Avec le regard de la théologie, nous nous croyons autorisés à affirmer que toute la vie et la
pensée de Simone Weil sont con-formés par le mouvement de la vie trinitaire elle même. Sa
vie et ses écrits prennent de plus en plus du point de vue forme et contenu, - au fur et à mesure
qu´elle approche sa mort prématurée à 34 ans, - une des vérités essentielles de la révélation
chrétienne: celle que Dieu est un mystère caché et absolu, mais aussi un mystère révélé et
infiniment proche, par la compassion et le dépouillement qui se dégagent de la croix de Jésus.
C´est le mystère absolu et caché de ce Dieu et Sa révélation en tant que communion
parfaite entre personnes – Père, Fils et Esprit – qui est le secret même de la vie et de la pensée
de cette femme. Cela est le mouvement qu´on essaiera de suivre pendant qu´on essaie en
même temps de décrire et de réfléchir sur son itinéraire qui est, sinon théologique, enfin
profondément théologal344.
342 Decana do Centro de Teologia e Ciencias Humanas, Università Cattolica PUC, Rio de Janeiro.
343 K. RAHNER, Dieu Trinité. Fondement transcendant de l´histoire du salut, Paris, Cerf, 1999, 3. ed.. Cf. aussi le commentaire sur l´apport de K.
Rahner à la théologie trinitaire de P. CODA, Dios uno y trino. Revelación, experiencia y teología del Dios de los cristianos, Salamanca, Secretariado
Trinitario, 1993, pp 261-270.
344 La différence entre théologique (originaire des études de la science sacrée, théologie. Connaissance systhématique sur Dieu) et théologal
(connaissance par grace infuse de Dieu, qui passe par les vertus théologales (foi, espérance et charité) s´applique ici chez Simone Weil. Elle n´a pas
peut être la première, mais est abondamment graciée par la deuxième. Cf. le commentaire qui fait du « statut » de Simone Weil face á la théologie G.
LORIZIO, La valenza speculativa della croce in alcune figure del pensiero post-moderno, in P. CODA E M. CROCIATA (edd.), Il crocifisso e le
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Un Dieu jamais cherché; un prochain à portée de coeur. D´accord avec ce qu´est
raconté par SW elle même dans son Autobiographie écrite au Pe. Perrin, dans Attente de
Dieu345, depuis sa très première enfance, elle rencontre dans les personnes atteintes de
n´importe quel malheur et besoin une force d´attraction qui mobilise sa personne entière et
configure ce qui sera après sa mystique. C´est le Pe. Perrin lui même qui nous dit: “Un des
traits dominants de son enfance fut un amour compatissant pour les malheureux”346. Sa
première expérience d` auto transcendance sera alors vers l`autre, surtout celui ou celle qui est
dans le malheur et le besoin.
Cette attention à l´autre au point de se laisser mobiliser et commander ses attitudes par l´
altérité en besoin, cet “amour compatissant” pour les malheureux ont déterminé ce qui sera
après son itinéraire intellectuel. La brillante philosophe sera aussi la militante qui assumera les
luttes politiques comme partie intégrante de son magistère. Et qui, en pleine carrière
d´enseignante, quittera pour un an toutes ses activités académiques pour aller travailler dans
une usine, à fin d´être auprès des personnes, avec elles, en recevant comme elles dans sa propre
chair la marque de l´esclavage347.
C´est à partir de cette ’descente’ aux enfers de l´usine que l´illumination spirituelle qui
donne naissance à sa fulgurante mystique commencera. L´expérience de Dieu aura pour SW
une marque de présence personnelle toujours plus proche jusqu´à déboucher dans une
rencontre amoureuse et intime avec le Christ qui la marquera pour toujours.
Cette relation avec le Christ et ce qui suit pendant sa dernière année de vie sera pour elle
une progressive découverte de Dieu en tant que Père ainsi qu´une découverte toujours profonde
de Dieu qui l´habite et la pousse à exister et à agir soit dans sa vocation intellectuelle que dans
son expérience spirituelle.
Dans son Autobiographie Spirituelle, la philosophe, fidèle à sa “forma mentis”
explique pourquoi elle n´a jamais cherché Dieu. C´est parce qu´elle croyait fermement qu´on
ne peut pas l´atteindre ici bas par la pensée et la raison348. Néanmoins, selon ses propres
mots au Pe. Perrin, elle se sentait toujours en syntonie avec le christianisme349. Dans son avide
quête de vérité elle voit, en ce moment de maturité, que la vérité englobait beaucoup de
choses: la beauté, la vertu et toute espèce de bien350, mais pas certainement l´institution
ecclésiale ou le dogme, que lui paraissaient ne rien ajouter à sa vie qu´elle sentait déjà
chrétienne, implicitement.
C´est donc Dieu Lui même qui est venu à sa rencontre, en transformant son expérience
d´amour implicite en explicite351. Et cela au moment où elle était plus fragilisée à cause de son
expérience en usine qui a “tué sa jeunesse”352. La procession des pêcheurs le jour de la fête de
Notre Dame des douleurs, le 15 septembre, à Povoa do Varzim, au Portugal, lui a fait faire la
liaison entre sa compassion pour les pauvres et la foi chrétienne: “Là j'ai eu soudain la
religioni. Compassione di Dio e sofferenza dell´uomo nelle religioni monoteiste, Roma, Città Nuova, 2002, pp 267-279. V. aussi, en une autre
direction,X. TILLIETTE, Verbum Crucis, La filosofia della croce, in Rassegna di Teologia 25 (1984) pp 350-364 ; 400-412.
345 S.WEIL, Attente de Dieu , Paris, Fayard, 1966. C´est cette édition qu´on utilisera ici et qu´on citera dorénavant comme AD.
346 Cf. Preface à l´Attente de Dieu, p. 8
347 Cf ce que dit sur cette décision de S.Weil sa biographe S. PETREMENT, La Vie de Simone Weil (2 vol), Librairie Arthème Fayard, 1973,197.
348 «Je peux dire que dans toute ma vie je n'ai jamais, à aucun moment, cherché Dieu. Pour cette raison peut-être, sans doute trop subjective, c'est une
expression que je n'aime pas et qui me paraît fausse. Dès l'adolescence j'ai pensé que le problème de Dieu est un problème dont les données
manquent ici-bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux, ce qui me semblait le plus grand mal possible, était de ne pas le
poser. Ainsi je ne le posais pas. Je n'affirmais ni ne niais. Il me paraissait inutile de résoudre ce problème, car je pensais qu'étant en ce monde notre
affaire était d'adopter la meilleure attitude à l'égard des problèmes de ce monde, et que cette attitude ne dépendait pas de la solution du problème de
Dieu» (AD, 33).
349 «C'était vrai du moins pour moi, car je n'ai jamais hésité dans ce choix d'une attitude ; j'ai toujours adopté comme seule attitude possible l'attitude
chrétienne. Je suis pour ainsi dire née, j'ai grandi, je suis toujours demeurée dans l'inspiration chrétienne. Alors que le nom même de Dieu n'avait
aucune part dans mes pensées, j'avais à l'égard des problèmes de ce monde et de cette vie la conception chrétienne d'une manière explicite,
rigoureuse, avec les notions les plus spécifiques qu'elle comporte» (AD, 33).
350 AD, 35.
351 Cf ce que dit J. M. PERRIN sur ce passage de l´implicite à l´explicite dans la vie de Simone Weil, in Mon dialogue avec Simone Weil, Paris,
Nouvelle Cité, 1984, p 20.
352 AD, 36,
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certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne
peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres”353. En sens inverse à Nietzche, SW
trouve dans sa communion avec les plus démunis de la terre – les esclaves - la porte d´entrée
et d´accueil au dedans du mystère chrétien354.
La deuxième reencontre, à Assise, a lieu en pleine beauté de la chapelle de Santa Maria
degli Angeli, ou la présence de Dieu la fait ployer les genoux et adorer le mystère qu´elle ne
nommait pas encore355. Ici Dieu entre en relation avec S. Weil par la voie esthétique: la beauté
et la révérence par les mystères sacrés qu´elle a toujours conservé356.
La troisième, à Solesmes, la situe bien au coeur du Mystère Pascal, en unissant la
douleur affreuse de ses migraines avec la beauté du chant grégorien,dont l´“expérience m'a
permis par analogie de mieux comprendre la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le
malheur”. Et tout cela illuminé par la passion du Christ: “Il va de soi qu'au cours de ces
offices la pensée de la Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes”357.
Le poème “Love” de George Hebert, sera un moyen en plus qui renforcera en elle
l´expérience de la beauté et de l´amour inséparables d´avec le malheur et la souffrance. C´est
elle même qui en fait la liaison, en raccontant au Pe. Perrin: “Je croyais le réciter seulement
comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au
cours d'une de ces récitations que, comme je vous l'ai écrit, le Christ lui-même est descendu et
m'a prise”358.
Le Christ, une rencontre “de personne à personne”. La personne du Christ, Verbe
Incarné, en personne (lui-même), descend et plonge SW dans une surprise totalement
inattendue et “non prévue”. Sa raison est vaincue par une expérience lumineuse et indéniable
d´une présence, par elle décrite avec des traits tout à fait personnels: «Dans mes raisonnements
sur l'insolubilité du problème de Dieu, je n'avais pas prévu la possibilité de cela, d'un contact
réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu. J'avais vaguement entendu
parler de choses de ce genre, mais je n'y avais jamais cru. Dans les Fioretti les histoires
d'apparition me rebutaient plutôt qu'autre chose, comme les miracles dans l'Évangile. D'ailleurs
dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part;
j'ai seulement senti à travers la souffrance la présence d'un amour analogue à celui qu'on lit
dans le sourire d'un visage aimé»359.
La description de cette rencontre personnelle recueille toutes les graces par elle reçues avant:
la souffrance, l´amour, la beauté du sourire dans le visage aimé. Ce qui importe pour nous,
néanmoins, c´est qu´elle est sûre d´être “un contact réel, de personne à personne, entre un être
humain et Dieu.” Et, malgré que sa raison fasse encore un peu de résistance, elle ne peut pas
douter, à cause de l´immédiateté du contact et de sa certitude que jamais le Christ la
détournerait de la Vérité, puisqu´il est lui même la Vérité360.
La rencontre personnelle du Christ l´emmène avec une lumineuse cohérence vers
l´expérience du Père. La prière du Pater, de laquelle elle s´éprend profondément, en la récitant
353 AD, 37. Cf le commentaire qui fait sur cet experience de S. Weil au Portugal J.M. PERRIN, Mon dialogue avec Simone Weil, cit., p 41.
354 Cf. l´article de F. R. PUENTE, Simone Weil, Friedrich Nietzsche et la Grèce, Cahiers Simone Weil, v. 19, n. 1, 1996, pp 67-96 qui fait une étude
approfondie sur les deux philosophes et leur positions sur la Grèce, mais ne touche pas specialement ce point là.
355 AD, 37.
356 Sur ce geste de s´agenouiller, cf l´enigmatique texte de S. Weil mis comme Prologue à « La Connaissance Surnaturelle », où, selon quelques
commentateurs, quelque resonance de cette rencontre parait être présente. Cf. La Connaissance Surnaturelle, Paris, Gallimard, coll. «Espoir», 1950,
pp 9-10. Cf. aussi les commentaires de G. P.DI NICOLA e A.DANESE, Abissi e Vette. Percorsi spirituali e mistici in Simone Weil, Coll. di Mística,
Libreria Editrice Vaticana, Roma 2002.
357 AD, 37.
358 AD, 38.
359 AD, 39 Cf la belle thèse doctorale de T.E. BARCELO, El amor en la metafísica de Simone Weil, Madrid, Comillas, 2006, qui fait un parallèle entre
l´experience de Simone Weil et celle décrite comme « consolation sans cause précedente » des Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola.
360 «Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas
un long chemin sans tomber dans ses bras» (AD p. 39).
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continuellement, avec une douceur infinie est le signe palpable de cela.361 Et c´est aussi pour
elle une occasion de rencontre personnelle avec le Christ et son Père. Le Pater - la prière du
Seigneur - la prend et l´enveloppe de la présence divine. Pendant qu´elle invoque le Père, le
Fils se fait présent “ en personne, mais d'une présence infiniment plus réelle, plus poignante,
plus claire et plus pleine d'amour que cette première fois où il m'a prise”362.
Aussi, pendant ces derniers temps de sa vie, après qu´elle fait l´expérience de la rencontre
avec le Christ en personne et l´amour tendre et intense du Père, vit aussi d´une façon très
consciente le fait d`être habité et mue en son intérieur par ce même Dieu qui se révèle à elle en
personne. Elle ne le nomme pas en tant que troisième personne de la Trinité – le Saint Esprit -
mais ce qui se passe en elle, et qu´elle reconnait comme une oeuvre divine, est sans doute ce
que la théologie nomme l´inhabitation du Saint Esprit363. C´est cet Esprit du Père et du Fils
Celui qui va lui faire sentir à son intérieur ce qu´elle doit faire et ce que Dieu veut qu´elle
fasse. Elle donne plusieurs exemples au P. Perrin. C´est le désir qui la pousse à reprendre la
prière du Pater 364; sa conscience que tout ce qui se passe en elle n´est pas son oeuvre, mais
l´oeuvre de Dieu365; sa conviction que Dieu lui-même conduit son âme366 .
Mais surtout, ce Dieu personnel, Maître Intérieur, qui l´habite et la conduit, la mène à la
rencontre des autres personnes, du prochain. Elle le dit en tant qu´elle déclare son amitié au
Pe. Perrin: «Car rien parmi les choses humaines n'est aussi puissant, pour maintenir le regard
appliqué toujours plus intensément sur Dieu, que l'amitié pour les amis de Dieu»367. Ou encore
quand elle dit comprendre que l´amitié entre deux chrétiens est toujours une amitié où le Christ
est présent. “Il a dit exactement qu'il est toujours en tiers dans l'intimité d'une amitié
chrétienne, l'intimité du tête-à-tête”368.
Ce texte de son Autobiographie spirituelle, SW le finit en faisant à son ami une confession
aussi belle que terrible: “… toutes les fois que je pense à la crucifixion du Christ, je commets le
péché d'envie”369. Le mouvement de l´amour trinitaire que trouve son centre dans la rencontre
personnelle avec le Christ, qui la conduit à l´amour du Père et à la vie sous la mouvance de
l´Esprit a commencé en fait par son immersion dans Mystère Pascal. Cette immersion s´est
configurée par la passion des autres et la compassion qui a toujours tourmenté son coeur.
D´abord par les ouvriers de l´usine, ensuite à travers le Christ en personne, aperçu au milieu de
la souffrance comme un sourire sur un visage aimé. Cette dynamique trinitaire alors la
reconduit vers ce même mystère pascal, centre de la révélation la plus dense de ce Dieu
personnel et inter-personnel qui entre en relation avec sa créature en l´attirant à la communion
et à la participation de la Passion de Son Fils.
La Croix du Christ et la Trinité. Depuis le moment de sa rencontre personnelle avec le
Christ, celui-ci se montrera à Simone Weil avec l´amour et la tendresse d´une présence
lumineuse et joyeuse, mais aussi et surtout avec son visage crucifié. Jamais elle ne pourra
dissocier la personne de Jésus Christ de Sa Passion. Et cela mettra un sceau indélébile sur son
expérience de Dieu, son itinéraire spirituel et sa réflexion systématique.
Cela est vrai même pour sa vision du mystère de la création, dont elle affirme être réalisée
par amour de la part de Dieu. En créant toutes les formes de l´amour, Dieu a aussi crée des
361 «La douceur infinie de ce texte grec m'a alors tellement prise que pendant quelques jours je ne pouvais m'empêcher de me le réciter
continuellement. Une semaine après j'ai commencé la vendange. Je récitais le Pater en grec chaque jour avant le travail, et je l'ai répété bien souvent
dans la vigne» (AD p. 40).
362 AD, 41.
363 Cf. sur ce sujet la reflexion excellente deY. CONGAR, dans son oeuvre monumentale Je crois en l´Esprit Saint, Paris, Cerf, 1995.
364 “...Mais je ne le fais que si le désir me pousse” p. 41.
365 «…Dans tout cela il ne s'agit pas de moi. Il ne s'agit que de Dieu. Je n'y suis vraiment pour rien...» (AD, 41).
366 «…Quant à la direction spirituelle de mon âme, je pense que Dieu lui-même l'a prise en main dès le début et la conserve» (AD, 41).
367 AD, 43.
368 AD, 47.
369 AD, 50.
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êtres capables d´amour à toutes les distances posibles. C´est alors qu´elle voit,
inseparablemente de la personne du Christ, la Croix plantée au milieu de la Création: “Luimême
est allé, parce que nul autre ne pouvait le faire, à la distance maximum, la distance
infinie. Cette distance infinie entre Dieu et Dieu, déchirement suprême, douleur dont aucune
autre n'approche, merveille de l'amour, c'est la crucifixion. Rien ne peut être plus loin de Dieu
que ce qui a été fait malédiction”370.
Mais cette distance, ce déchirement du Crucifié d´avec le Créateur – c´est à dire du Fils
d´avec le Père – est aussi le lien de la suprême union qui résonne perpétuellement à travers
l´univers comme une harmonie pure et déchirante371. Il n´y a que ceux qui persévèrent dans
l´amour au milieu du malheur qui entendent cette note au fond de leur déchéance et alors ils ne
peuvent plus douter aucunement372. En ayant si claire la liaison entre le mystère de Dieu,
pouvoir amoureux e créateur, et la Passion du Christ, mystère d´amour impuissant, faible,
malheureux et compatissant, SW continue en affirmant sa conviction centrale que “avant tout
Dieu est amour”373. Et cela peut se donner parce que Dieu est Trinité, selon ses mots, amour
qui «s´aime soi même»374. Em même temps qu´elle affirme le mystère d´un Dieu en trois
personnes, mystère d´amour et de communion parfaite, néanmoins, elle affirme aussi que la
Création a, par rapport à l´Incarnation et à la Passion une distance infinie. C´est une distance
entre Dieu et Dieu.375.
Et elle continue dans les termes les plus purs sa théologie trinitaire: “L'amour entre Dieu et
Dieu, qui est lui-même Dieu, est ce lien à double vertu ; ce lien qui unit deux êtres au point
qu'ils ne sont pas discernables et sont réellement un seul, ce lien qui s'étend par-dessus la
distance et triomphe d'une séparation infinie. L'unité de Dieu où disparaît toute pluralité,
l'abandon où croit se trouver le Christ sans cesser d'aimer parfaitement son Père, ce sont deux
formes de la vertu divine du même Amour, qui est Dieu même”376.
L´unité en Dieu, qui est son identité même, est pour elle “un simple effet de l´amour”. 377
C´est, selon elle, la relation d´amour entre les personnes divines qui constitue l´unité laquelle
parfait le mystère trinitaire d´un seul Dieu en trois personnes distinctes. Cet amour n´est pas,
néanmoins, un cercle de perfection fermé au dedans de Dieu même. Il est un mystère d´amour
ouvert sur toute la création et sur toute l´humanité. Dieu est donc un mystère de salut ouvert
sur le monde et l´humanité qui ne cesse de se révéler au milieu de la vie, la douleur, la joie des
êtres humains. Les créatures sont invitées à entrer dans cette communion amoureuse entre
différents qui font un seul Dieu. Mais cela se fait par l´extrémité de l´infinie séparation entre
Dieu et Dieu, c´est à dire, à travers la Passion du Christ. Elle dit: “C'est pour nous sur terre
l'unique possibilité de perfection. C'est pourquoi la Croix est notre unique espoir”378. Et cela
parce que les créatures, c´est à dire nous, sommes matière, passive, qui ne peut autre chose que
consentir et obéir.
“Cet univers où nous vivons, - dit S. Weil - dont nous sommes une parcelle, est cette
distance mise par l'Amour divin entre Dieu et Dieu. Nous sommes un point dans cette
distance »379. La grâce de Dieu nous est donnée pour que nous ne retombions irrémissiblement
370 AD, 82.
371 AD, 82.
372 Ibid.
373 AD, 84.
374 Ibid.
375 «Avant tout Dieu s'aime soi-même. Cet amour, cette amitié en Dieu, c'est la Trinité. Entre les termes unis par cette relation d'amour divin, il y a
plus que proximité, il y a proximité infinie, identité. Mais par la Création, l'Incarnation, la Passion, il y a aussi une distance infinie. La totalité de
l'espace, la totalité du temps, interposant leur épaisseur, mettent une distance infinie entre Dieu et Dieu» ( AD, 84).
376 AD, 84. Malgré ce qu´on vient d´affirmer à la note 2, nous croyons qu´ici on peut qualifier de théologique la reflexion weilienne. Il s´agit d´un
discours rigoureux et articulé sur le mystère de Dieu qui est tout à fait adhérent à ce qu dit sur cela la révélation et la reflexion théologique qui d´elle
boit.
377 AD, 85.
378 AD, 85.
379 AD, 85.
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dans la pesanteur. Répondre à la grace est donc entrer dans la parfaite obéissance, en prenant
pour modèle la matière créée, qui n´a d´autre choix que d´obéir. Et par son obéissance
seulement elle mérite d´être aimée380.
C´est pour cela que SW voit que l´homme, par sa relation à Dieu et son statut de créature, ne
peut jamais faire rien d´autre qu´ obéir381. Et c´est alors que pour elle fulgure l´évangile du
Christ qui propose aux hommes la parfaite docilité, qu´elle compare à celle de la matière382. Et
c´est seulement quand nous sentons cette obéissance de tout notre être, que nous adhérons à
elle de tout notre coeur, c´est seulement alors que nous voyons Dieu383.
Le grand apprentissage d´une vie humaine est donc l´obéissance de l´univers tout entier à
Dieu. Apprentissage qui demande des efforts et qui a ses joies et ses douleurs. La relation de
l´homme à Dieu à travers l´univers créée est donc construite à force de joies et de douleurs. La
joie se donne quand l´univers pénètre dans notre âme et la douleur quand il pénètre dans notre
corps. Et à cause de cela l´homme, la créature, doit être toujours reconnaissant, quoi que ce
soit qu´elle subisse, joie ou douleur384. Il faut ouvrir le centre de son âme à l´une et à l´autre
avec le même amour.
C´est pourquoi l´homme ne peut pas aller vers Dieu. Cette démarche est impossible à
l´homme. C´est Dieu Lui même qui doit prendre l´initiative et venir vers lui. Et Il vient, en
traversant l´univers. Et il plante une petite graine au centre de l´âme laquelle, à son tour, ne
devra rien faire, sinon attendre. Consentir à cela est déjà un acte d´amour, puisque c´est un
acte d´obéissance.
La croissance de la graine est douloureuse. Il faut l´entretenir, mais aussi la débarrasser de
tout ce qui l´entoure et l´empêche de croître. Et parfois arracher tout cela est douloureux. Et
un jour vient où l´âme apprend à aimer vraiment. Là, elle “ n'aime pas comme une créature
d'un amour créé. Cet amour en elle est divin, incréé, car c'est l'amour de Dieu pour Dieu qui
passe à travers elle. Dieu seul est capable d'aimer Dieu. Nous pouvons seulement consentir à
perdre nos sentiments propres pour laisser passage en notre âme à cet amour. C'est cela se nier
soi-même. Nous ne sommes créés que pour ce consentement”385.
Quand cela arrive, alors, la créature doit faire le chemin en sens inverse pour aller trouver
Dieu, pour rapporter l´arbre qui a grandi en elle depuis la petite graine, à son origine. Pour
traverser cette distance infinie, il n´y a qu´un moyen. C´est “l'extrême malheur, qui est à la fois
douleur physique, détresse de l'âme et dégradation sociale” qui est comme un clou qui perce
l´âme à son centre386.
“Celui dont l'âme reste orientée vers Dieu pendant qu'elle est percée d'un clou se trouve cloué
sur le centre même de l'univers”387. Aimer, aimer toujours, continuer à aimer en plein malheur,
c´est ce qui permet, donc, de “ traverser la totalité de l'espace et du temps et parvenir devant la
présence même de Dieu »388. La seule possibilité de vivre cette expérience d´amour est la
croix. L´âme “ se trouve à l'intersection de la création et du Créateur. Ce point d'intersection,
380 «Par sa parfaite obéissance la matière mérite d'être aimée par ceux qui aiment son Maître, comme un amant regarde avec tendresse l'aiguille qui a
été maniée par une femme aimée et morte» ( AD, 86).
381 «L'homme ne peut jamais sortir de l'obéissance à Dieu, Une créature ne peut pas ne pas obéir. Le seul choix offert à l'homme comme créature
intelligente et libre, c'est de désirer l'obéissance ou de ne pas la désirer» (AD, 86).
382 «Le Christ nous a proposé comme modèle la docilité de la matière en nous conseillant de regarder les lis des champs qui ne travaillent ni ne
filent» ( AD, 87).
383 AD, 87.
384 «Quand un apprenti se blesse ou bien se plaint de fatigue, les ouvriers, les paysans, ont cette belle parole : « C'est le métier qui rentre dans le
corps. » Chaque fois que nous subissons une douleur, nous pouvons nous dire avec vérité que c'est l'univers, l'ordre du monde, la beauté du monde,
l'obéissance de la création à Dieu qui nous entrent dans le corps. Dès lors comment ne bénirions-nous pas avec la plus tendre reconnaissance l'Amour
qui nous envoie ce don?» (AD, 88).
385 AD, 90. Pour SWle consentement suppose la « décréation », autre concept très propre à elle, sur lequel nous ne nous arrêtons pas. Voir pour cela
le magnifique ouvrage de E.GABELLIERI, Être et don. Simone Weil et la philosophie, Leuven, Peeters, 2003.
386 Ibid.
387 AD, 91.
388 Ibid.
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c'est celui du croisement des branches de la Croix”389.
Être humain á la façon de Dieu. Pendant qu´elle approche la fin de sa vie, SW désire et
s´identifie chaque fois plus avec cette Croix où elle perçoit le point d´intersection entre
création et créateur. 390 Disant mieux, elle désire s´identifier chaque fois plus avec la Croix et
plus encore avec le Crucifié. On oserait dire qu´elle entrevoit par là le seul chemin pour être
vraiment humaine. Il n´y a pas d´amour de Dieu si celui ci ne passe pas par la croix, dont
l´Eucharistie est le sacrement, le signe sensible: “ Comme Dieu est présent dans la perception
sensible d´un morceau de pain par la consécration eucharistique, il est présent dans le mal
extrême par la douleur rédemptrice, par la croix”391.
SW est convaincue que la douleur est essentielle à l´innocence et pour cela la Passion du
Christ est la synthèse parfaite qui permet la purification du mal, qui permet au mal d´être pur.
Il n´y a que la douleur, donc, qui soit rédemptrice. Il n´y a que la croix, donc, qui puisse
conduire à la plénitude de la vie392.
C´est comme cela qu´elle écrit au Pe. Perrin en lui disant adieu avant de partir pour les Etats
Unis lui confiant espérer que son abandon à la nécessité de partir la mènera finalement à bon
port: “ Ce que j'appelle bon port, vous le savez, c'est la croix. S'il ne peut m'être donné un jour
de mériter avoir part à celle du Christ, au moins celle du bon larron. De tous les êtres autres
que le Christ dont il est question dans l'Évangile, le bon larron est de loin celui que j'envie
davantage. Avoir été aux côtés du Christ et dans le même état pendant la crucifixion me parait
un privilège beaucoup plus enviable que d'être à sa droite dans sa gloire”393.
Cette identification avec le Crucifié a une résonnance anthropologique puissante par ce
qu´elle nomme attention à ceux qui sont atteints par le malheur. Cela est une attitude en même
temps miraculeuse 394 et divine. Et cela parce que impossible humainement parlant. S. Weil
affirme que “la compassion à l'égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se
produit vraiment, c'est un miracle plus surprenant que la marche sur les eaux, la guérison des
malades et même la résurrection d'un mort”395.
En rapprochant la description de ce “miracle » des miracles que l´évangile raconte comme
étant réalisés par le Christ, SW va jusqu` à identifier alors le Christ avec ces malheureux
atteints par l´impossibilité de sortir de leur malheur, et desquels Dieu même doit s´approcher,
puisqu´ils n´ont pas de conditions d´aller vers Lui.
Elle décrit cet amour du prochain malheureux en faisant référence à la parabole du Bon
Samaritain: “ Le Christ nous a enseigné que l'amour surnaturel du prochain, c'est l'échange de
compassion et de gratitude qui se produit comme un éclair entre deux êtres dont l'un est pourvu
et l'autre privé de la personne humaine. L'un des deux est seulement un peu de chair nue, inerte
et sanglante au bord d'un fossé, sans nom, dont personne ne sait rien. Ceux qui passent à côté
de cette chose l'aperçoivent à peine, et quelques minutes plus tard ne savent même pas qu'ils
l'ont aperçue. Un seul s'arrête et y fait attention. Les actes qui suivent ne sont que l'effet
automatique de ce moment d'attention. Cette attention est créatrice. Mais au moment où elle
s'opère elle est renoncement. Du moins si elle est pure. L'homme accepte une diminution en se
concentrant pour une dépense d'énergie qui n'étendra pas son pouvoir, qui fera seulement
389 Ibid.
390 Sur la centralité de la croix dans la vie et oeuvre de Simone Weil, cf le bel et fondamental ouvrage de G. P. DINICOLA e A.DANESE, Simone Weil.
Abitare la contradizione, Roma, Dehoniane, 1991.
391 S.WEIL, La Pesanteur et la Grace (PG) , Paris, Plon, 2005, p. 159.
392 “Sang sur la neige. L´innocence et le mal. Que le mal lui même soit pur. Il ne peut être pur que sous la forme de la souffrance d´un innocent.
Un innocent qui souffre répand sur le mal la lumière du salut. I lest l´image visible du Dieu innocent. C´est pourquoi un Dieu qui aime l´homme, un
home qui aime Dieu, doivent souffrir” (PG, 159).
393 AD, 29.
394 «Ce n'est pas seulement l'amour de Dieu qui a pour substance l'attention. L'amour du prochain, dont nous savons que c'est le même amour, est fait
de la même substance. Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'hommes capables de faire attention à eux. La capacité de
faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c'est presque un miracle; c'est un miracle» (AD, 75).
395 AD, 79.
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exister un être autre que lui, indépendant de lui. Bien plus, vouloir l'existence de l'autre, c'est se
transporter en lui, par sympathie, et par suite avoir part à l'état de matière inerte où il se
trouve”396.
Cela est avoir part à la kenose de Dieu dans le Christ. Pour SW, seulement l´acte de gratuité
absolue qui porte vers le plus bas de l´humain au point qu´on ne puisse même dire que là il y a
humanité, fait l´être humain vraiment humain, participant vraiment à la vie et à l´amour de
Dieu, pratiquant les mêmes actes que Dieu, à savoir la Création et la Rédemption : “Quoi qu'un
homme veuille, dans le crime comme dans la vertu la plus haute, dans les soucis minuscules
comme dans les grands desseins, l'essence de son vouloir consiste toujours en ceci, qu'il veut
d'abord vouloir librement. Vouloir l'existence de cette faculté de libre consentement chez un
autre homme qui en a été privé par le malheur, c'est se transporter dans l'autre, c'est consentir
soi-même au malheur c'est-à-dire à la destruction de soi-même. C'est se nier soi-même. En se
niant soi-même, on devient capable après Dieu d'affirmer un autre par une affirmation
créatrice. On se donne en rançon pour l'autre. C'est un acte rédempteur”397.
SW voit dans la compassion envers les malheureux non seulement le chemin le plus sûr pour
arriver au “bon port” de la Croix, mais aussi la seule façon d´être vraiment humain qui puísse
être considérée comme imitation de Dieu. C´est le propre de Dieu Père Créateur penser ce qui
n´est e n´existe pas pour que cela soit et existe. C´est le propre de Dieu Fils Rédempteur de
descendre vers les plus malheureux de la terre et s´identifier avec eux au point de dire que celui
qui leur donne um morceau de pain c´est à lui même qu´il le donne. C´est le propre de Dieu
Esprit Vivificateur d´habiter dans les personnes humaines et leur faire aimer ce qui n´est pas
aimable. “Seul Dieu présent en nous peut réellement penser la qualité humaine chez les
malheureux, les regarder vraiment d'un regard autre que celui qu'on accorde aux objets, écouter
vraiment leur voix comme on écoute une parole”398.
Cet amour qui est divin mais qui devient réel chez l´être humain par la Grace de Dieu, SW -
sans avoir étudié la théologie - le nomme d´une façon tout à fait à la fois théologique et
théologale: “ L'amour du prochain est l'amour qui descend de Dieu vers l'homme. Il est
antérieur à celui qui monte de l'homme vers Dieu. Dieu a hâte de descendre vers les
malheureux. Dès qu'une âme est disposée au consentement, fût-elle la dernière, la plus
misérable, la plus difforme, Dieu se précipite en elle pour pouvoir à travers elle regarder,
écouter les malheureux. Avec le temps seulement elle prend connaissance de cette présence.
Mais ne trouverait-elle pas de nom pour la nommer, partout où les malheureux sont aimés pour
eux-mêmes, Dieu est présent”399.
Pour SW, donc, Dieu qui vient à la rencontre de l´homme dans le monde et l´histoire et Dieu
dans sa vie intime trinitaire s´identifient et sont un seul et même Dieu. Ce sont là les deux
mouvements qui identifient la vie même de Dieu. Vingt ans avant que Karl Rahner ait
composé son axiome qui a en quelque sorte révolutionné la theólogie trinitaire, SW “savait”
déjà, par son expérience et sa réflexion, que « La Trinité qui se manifeste dans l’économie du
salut est la Trinité immanente, et réciproquement»400.
Conclusion: la croix et la Trinité: deux visages d´un même mystère. Le tourment de la
compassion qui a accompagnée SW toute sa vie durant; la dure expérience de l´année en usine
qui l´a marquée du sceau de l´esclavage l´ont préparée pour ce qui serait quelques années après
sa rencontre explicite de cet amour de Dieu . Sa rencontre personnelle et explicite de l´amour
de Dieu sur le visage du Christ, par contre, ne l´a pas éloignée des hommes mais au contraire,
396 AD, 101.
397 AD, 101-102.
398 AD, 103.
399 AD, 104.
400 Cf. K. RAHNER, Dieu Trinité. Fondement transcendant de l’histoire du salut, Paris, Cerf, 2e Ed., 1999, spécialement p. 29 ; cf aussi déjà
« Quelques remarques sur le traité dogmatique “De Trinitate” », Écrits théologiques VIII, Paris,DDB, 1967 (1re éd. all. 1960), p. 105-140.
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l´a fait plonger encore plus éperdument dans la condition humaine et sa fragilité en voyant là le
mystère de la Croix (Trinité Economique) révélant le mystère de la vie et de l´amour de Dieu
(Trinité Immanente).
C´est elle qui a dit, vingt ans avant Karl Rahner, que «La Trinité et la Croix sont les deux
pôles du christianisme, les deux vérités essentielles: l´une la parfaite joie, l´autre le malheur
parfait. C´est indispensable la connaissance de toutes les deux et de leur mystérieuse unité,
mais, par la condition humaine, en notre monde, nous nous trouvons infiniment loin de la
Trinité, et très proches aux pieds de la Croix. La Croix est notre patrie»401.
Le mouvement descendant qui a porté la philosophe vers les souterrains de l´histoire à la
rencontre des pauvres et des malheureux est le même mouvement ascendant par lequel elle
finira d´ identifier le visage aimé du Christ Crucifié avec le mystère de la Trinité. C´est aussi
là, au coeur de ce mystère d´amour et de communion entre les personnes divines qui s´ouvre
vers la création qu´elle trouvera ce qui est l´identité la plus profonde de l´être humain : être en
relation, être de com-passion, ouvert vers l´altérité de l´autre en se laissant interpeler et même
configurer par son malheur.
 

24/01/2009 19:47 commenti (0)

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